Le travail de dessinateur en est souvent un de solitaire et je ne fraie que très rarement avec le monde de la bande dessinée et avec la faune bariolée qui y évolue. Quand l’occasion m’en est donnée, je constate chaque fois qu’il y a plusieurs types d’auteurs qui, selon les cas, m’agacent, m’irritent ou m’exaspèrent (des sentiments qui constituent une dépense considérable d’énergie, j’en conviens, mais je suis encore jeune!).
Il y a évidemment ceux, très nombreux, dont le comportement est dicté par la jalousie et la bêtise épaisse. Inutile de s’attarder à cette espèce détestable qui prolifère, ce serait perdre un temps précieux et lui consacrer une attention qu’elle ne mérite nullement. “Les cons ne s’arrêtent jamais“, il avait bien raison, le père Brassens.
Il y a aussi ceux qui, auteurs eux-mêmes, s’humilient publiquement en louangeant à l’excès le talent de leurs illustres collègues, méprisant leurs propres réalisations; ceux qui ploient, qui n’ont pas plus d’épine dorsale que de respect pour les heures sans nombre qu’ils consacrent à leur art.
Et puis, pour faire bonne mesure, je n’oublierai pas de mentionner ceux qui, faute de tenter de s’élever par la mention de leurs qualités propres, définissent leur oeuvre en citant ce qu’elle n’est pas. Plusieurs auteurs québécois sont à inclure sans la moindre hésitation dans cette dernière catégorie.
Dans le numéro du magazine l’Actualité du 15 avril, on peut lire en page 55 un article consacré à Jimmy Beaulieu. Cet “agitateur” en remet une couche: à le lire, il semblerait que les éditeurs français “publient de l’heroic fantasy avec épées, donjons, jeux de rôles“. Tu parles! Par Thor, ça me fait bien rigoler! Mais qu’est-ce que c’est que ces sottises? Avant de dire n’importe quoi, il faudrait peut-être vérifier un peu la justesse de ses assertions, non? Il en va de même pour le journaliste qui signe ces lignes! Certes, Soleil fait ses choux gras de l’heroic fantasy depuis plusieurs années, Delcourt également, mais avant de fourrer tous les éditeurs dans le même sac de la honte éditoriale, il serait approprié de nuancer un tantinet. À ce que je sache, ce genre qu’est l’heroic fantasy n’occupe qu’une proportion modeste chez Dupuis, au Lombard ou même chez Dargaud. Il se publie de tout en Europe et les éditeurs de bande dessinée n’agissent pas différemment de ceux des autres champs littéraires: ils font flèche de tout bois pour élargir leur lectorat (même s’ils le fractionnent du même coup), pour répondre à la concurrence et finalement survivre.
Cette référence aux épées n’est pas la première; j’avais déjà entendu Jimmy Beaulieu au cours d’une interview, alors qu’il présentait l’une de ses oeuvres, s’empresser de préciser “qu’on n’y trouvait pas d’épée!” Cela me rappelle aussi Michel Rabagliati qui en faisait autant lors d’une entrevue, en soulignant tout de go qu’en tout cas, dans ses histoires, “il n’y avait pas de druides!”
Honte sur moi et sur ma descendance mille fois maudite! Mon travail en bande dessinée commerciale (quel mot horrible, qu’on m’éxécute sur le champ) est marqué du fer rouge de la honte: l’image infâmante et omniprésente de l’épée honnie le voue inévitablement au charnier pestilentiel du 9ème art décadent!
Non, c’est impossible! Je ne puis m’y résoudre, tout n’est peut-être pas perdu. Pourrais-je moi aussi, après tant d’errements graphiques, créer une bande dessinée d’auteur et connaître enfin l’illumination? Oh, bien sûr, je ne m’illusionne pas; je suis réaliste et ne saurais vraiment prétendre au titre enviable d’Auteur. Pauvre mercenaire que je suis. Quelle prétention assortie d’une outrecuidance sans borne j’afficherais là. Mais après tout, à y bien songer, peut-être qu’à force d’efforts, avec un dessin tâtonnant et un symbolisme à cinq cennes (à deux balles, pour les amis d’outre atlantique), toucherai-je la grâce du bout de ma mine émoussée?
Tiens, j’essaie un peu. Juste pour voir:

Bon, force m’est de l’admettre: je n’atteindrai pas la félicité tant convoité et continuerai donc à louer sans vergogne crayons et pinceaux au plus offrant.
En revanche, sur un ton un tantinet plus sérieux, cette obstination de Jimmy Beaulieu à préciser constamment ce que ses bandes dessinées ne sont pas et surtout cette allusion répétitive aux épées laisse perplexe. J’ai peine à imaginer par quelle gymnastique mentale perverse et tordue on peut se convaincre que le simple fait de situer une histoire à une époque où l’arme blanche occupait une place de choix la rende systématiquement inintéressante ou invariablement destinée à un lectorat adolescent, voire simplet.
Quelques titres: Les Passagers du Vent, Les Sept Vies de l’Épervier, Les Compagnons du Crépuscule, Les Tours de Bois-Maury et la liste pourrait être infiniment plus longue; toutes des bandes dessinées où apparaissent à répétition épées, fleurets, sabres et autres coupe-choux. Je ne pense pas qu’il soit possible de mettre en doute les innombrables qualités graphiques et narratives de ces oeuvres, pas plus que le remarquable développement de la psychologie de leurs protagonistes. Il s’agit là de bandes dessinée indéniablement adultes, d’une très grande qualité et dont les personnages manient des… épées! Incroyable!!!
Et tiens, je crois opportun de rappeler ici qu’il ne suffit pas de souhaiter mettre en scène les intrications quotidiennes des couples pour faire une bonne bande dessinée: encore faut-il que l’histoire soit efficacement structurée et qu’elle soit… intéressante.
Il faut se garder de juger et cataloguer les bandes dessinées en ne tenant compte que de leur genre (western, fantastique, historique, etc.) ou de leur style (réaliste, semi-réaliste, humoristique); le traitement graphique est le support de l’histoire et ne permet aucunement de se prononcer sur la qualité de l’ensemble avant lecture.
Il y a de tout et tout n’est pas égal.